Il se produit un moment, discret mais profond, lorsqu’un enfant ouvre un livre et s’y reconnaît. Il y découvre un personnage qui lui ressemble, qui vit dans un lieu familier, prononce des mots connus et porte un nom qu’il a déjà entendu. À cet instant, quelque chose de puissant se joue : l’enfant comprend, peut-être pour la première fois, que son monde mérite qu’on en fasse des histoires. Que sa vie, sa culture, sa langue, ses paysages — tout cela — a sa place dans la littérature.
Pour bien trop d’enfants marocains, ce moment n’est jamais arrivé.
Depuis des générations, les livres proposés aux jeunes lecteurs marocains reflètent essentiellement d’autres univers : contes de fées européens, héros occidentaux, villes étrangères, saisons inconnues. Ce sont de belles histoires, et il est précieux de voyager grâce à la littérature vers des lieux où l’on n’est jamais allé. Mais un enfant qui ne lit que des récits sur le monde, les héros et la vie d’autrui finit par intérioriser, silencieusement, un message dangereux : son propre univers ne serait pas assez intéressant pour faire l’objet d’un livre. Que les histoires se déroulent ailleurs.
Les conséquences sont bien plus profondes qu’on ne l’imagine. Un enfant nourri exclusivement d’histoires issues d’autres cultures ne grandit pas seulement avec des lacunes dans ses lectures ; il grandit avec des manques dans la perception de sa propre identité. Lorsque chaque héros porte un nom étranger, qu’aucun paysage ne rappelle le sien et que chaque récit se déroule dans un monde sans aucun lien avec le sien, l’enfant commence — inconsciemment, lentement, douloureusement — à se sentir étranger sur sa propre terre. Il grandit avec ce sentiment troublant de ne pas être tout à fait à sa place, l’impression que sa culture mérite moins d’être célébrée ou de rester dans les mémoires. C’est un peu comme si on lui racontait un mensonge dès le départ : l’idée que le monde qui l’a façonné n’est pas celui qui compte. Ce sentiment ne s’efface pas avec l’enfance ; il accompagne l’individu à l’âge adulte, influençant sa vision de son pays, de son héritage et de lui-même.
Ce n’est pas un détail. Cela façonne la façon dont les enfants se perçoivent, la valeur qu’ils accordent à leur propre culture et leur rapport aux livres en grandissant. Un enfant qui ne se retrouve jamais dans une histoire est un enfant qui risque, à terme, de cesser de chercher.
Le Maroc possède l’une des cultures de narration les plus riches au monde. Ses rues vibrent au rythme de la tradition orale, son histoire embrasse des millénaires de civilisations, et ses paysages s’étendent du silence saisissant du Sahara aux vallées verdoyantes de l’Atlas, des médinas ancestrales de Fès et Marrakech jusqu’aux côtes sauvages de l’Atlantique. Ses habitants portent en eux des histoires — des récits de résilience, de beauté, d’humour et d’une complexité extraordinaire. Le Maroc n’est pas un simple décor ; c’est un univers à part entière.
Pourtant, cet univers a longtemps été quasi absent des livres destinés aux enfants marocains.
C’est précisément à cette lacune qu’Agafay Books entend remédier. Nous sommes convaincus que chaque enfant marocain mérite d’ouvrir un livre et d’y retrouver un monde qui lui est familier : un souk qu’il pourrait arpenter, une grand-mère qui s’exprime comme la sienne, un ciel semblable à celui qui surplombe sa propre maison. Nous croyons qu’ils méritent des héros portant des prénoms amazighs, arabes ou en darija, des héros qui naviguent avec fierté et curiosité au cœur de la magnifique complexité de l’identité marocaine.
Il ne s’agit pas d’exclure le reste du monde, mais de faire de la place. Un enfant qui grandit en voyant sa propre culture reflétée dans la littérature devient un lecteur plus confiant, plus curieux et plus ouvert aux autres cultures. Les racines ne sont pas une entrave ; elles sont un ancrage. Et un enfant bien ancré peut voyager partout.
C’est pourquoi chaque ouvrage publié par Agafay Books est le fruit d’une démarche délibérée. Un choix affirmé : ce monde compte. Ces histoires méritent d’être racontées. Ces enfants méritent de se reconnaître dans les livres.
Car un enfant qui se retrouve dans un livre ne découvre pas seulement une histoire : il découvre qu’il en est une lui-même.
