Qu’est-ce que la littérature jeunesse ?

Lorsque nous entrons dans une librairie et nous dirigeons vers la section jeunesse, nous pensons savoir ce que nous cherchons : des livres pour enfants. Mais qu’est-ce qui fait qu’un livre est vraiment un « livre pour enfants » ? Cette question, apparemment simple, cache en réalité l’une des interrogations les plus complexes et fascinantes du monde de l’édition.

Le paradoxe fondamental

La littérature jeunesse repose sur une idée qui peut sembler évidente : ce sont des livres destinés aux enfants. Pourtant, cette définition soulève immédiatement des questions troublantes. Robinson Crusoé n’a pas été écrit pour les enfants, et pourtant des générations d’enfants l’ont adopté. Les livres d’Alice au pays des merveilles captivent autant les adultes que les enfants. Tom Sawyer est-il un livre pour enfants, mais pas Huckleberry Finn ? Et si oui, pourquoi ?

Le critique britannique John Rowe Townsend a parfaitement résumé ce dilemme : comment définir la littérature jeunesse quand certains livres « pour adultes » sont lus par les enfants, et certains livres « pour enfants » sont chéris par les adultes ?

Cette ambiguïté n’est pas un simple détail académique. Elle touche au cœur même de ce que nous faisons en tant qu’éditeurs, auteurs et médiateurs culturels. Car si nous ne savons pas ce qu’est un « livre pour enfants », comment pouvons-nous savoir quels livres sont les meilleurs pour eux ?

Écrire PAR ou POUR les enfants ?

Un livre pour enfants est-il un livre écrit PAR des enfants, ou POUR des enfants ? La réponse semble évidente : ce sont des livres écrits par des adultes pour des enfants. Mais cette réponse apparemment simple cache une vérité inconfortable : la littérature jeunesse est entièrement créée, publiée, vendue et généralement achetée par des adultes. Les enfants eux-mêmes ont très peu leur mot à dire dans ce qui est créé pour eux.

Cela signifie que chaque livre pour enfants contient en réalité deux visions : celle de l’auteur adulte, et celle de l’enfant que l’auteur imagine. Comme l’a observé la théoricienne Jacqueline Rose, l’idée qu’il existe « un enfant qui est simplement là pour être adressé et que lui parler pourrait être simple » est une illusion. Cette « innocence générale » de l’enfant imaginé « couvre une multitude de péchés ».

L’enfant dans le livre vs l’enfant réel

Voici où les choses deviennent vraiment intéressantes : l' »enfant » de la littérature jeunesse n’est pas nécessairement le même que l’enfant étudié en psychologie, en sociologie ou en éducation. C’est un enfant spécialisé, construit pour les besoins de la littérature.

Pensez-y : quand nous disons qu’un livre est « bon pour les enfants », que voulons-nous vraiment dire ? Nous faisons en réalité trois affirmations simultanées :

  1. Nous savons ce qu’est un enfant
  2. Nous savons comment les enfants lisent et ce qu’ils ressentent
  3. Nous savons ce qui est bon pour eux

Mais différents auteurs, critiques et éditeurs ont des idées très différentes sur ces trois points. Joan Aiken croit que « les enfants ont une forte résistance naturelle à la fausse moralité », tandis que Rosemary Sutcliff affirme qu’elle essaie consciemment « de transmettre à l’enfant qui lit mes livres une certaine éthique ». Pamela Travers, la créatrice de Mary Poppins, pense que « l’enfance se termine et la maturité commence » est impossible à déterminer, tandis que Barbara Wall insiste sur le fait que « tous les écrivains pour enfants doivent, dans un certain sens, écrire vers le bas » car il existe une différence réelle entre les capacités des enfants et des adultes.

Le débat qui ne finit jamais

Ces désaccords ne sont pas de simples querelles académiques. Ils ont des conséquences réelles. Prenons l’exemple de The Slave Dancer de Paula Fox, un roman sur la traite des esclaves. Le critique Bob Dixon l’a qualifié de « roman d’une grande horreur et d’une grande humanité… approchant la perfection en tant qu’œuvre d’art ». Mais d’autres critiques américains l’ont condamné comme « une insulte aux enfants noirs » qui « perpétue le racisme ».

Comment le même livre peut-il être à la fois un chef-d’œuvre anti-raciste et un texte raciste ? La réponse réside dans les différentes conceptions de ce qu’est un enfant et de comment il lit. Chaque critique base son jugement sur sa propre compréhension de l’enfant lecteur.

La question culturelle

Cette complexité devient encore plus importante lorsque nous considérons la dimension culturelle. La littérature jeunesse telle que nous la connaissons aujourd’hui est largement un produit des idéaux humanistes occidentaux, remontant à la Grèce classique. Lorsqu’elle a été introduite dans d’autres cultures – souvent par le colonialisme – elle est venue avec un ensemble de valeurs et d’hypothèses sur ce qu’est l’enfance.

Le critique japonais Tadashi Matsui note qu’au Japon des années 1920, « les idées du libéralisme européen, le mode de vie urbain, l’éducation de masse gratuite et un concept moderne de l’enfant » sont arrivés ensemble. En Afrique, comme le souligne Birgit Dankert, la littérature jeunesse a été introduite par les puissances coloniales et a suscité « le même mélange ambivalent de respect et de rejet qui caractérise les réactions africaines à tant d’autres emprunts aux anciennes puissances coloniales ».

Cela soulève une question cruciale pour nous à Agafay Books : comment créer une littérature jeunesse qui soit authentiquement marocaine et arabe, et non simplement une traduction d’idées occidentales sur l’enfance ?

Au-delà du didactisme

Historiquement, les critiques de littérature jeunesse ont fait une distinction fondamentale entre les livres didactiques (destinés à enseigner) et la « vraie » littérature jeunesse (destinée à donner du plaisir). F. J. Harvey Darton a classiquement défini les livres pour enfants comme « des œuvres imprimées produites ostensiblement pour donner aux enfants un plaisir spontané et non principalement pour leur enseigner ».

Mais cette distinction est-elle réellement si claire ? Margery Fisher affirme que les livres qui ne peuvent pas « parler à l’imagination, à l’esprit, au cœur selon leurs propres termes » voient « leur qualité en tant que littérature grand public » se diluer. Charlotte Huck écrit qu’une « bonne écriture » aidera le lecteur à « faire l’expérience du plaisir de la beauté, de l’émerveillement et de l’humour ».

En réalité, tous les livres pour enfants enseignent quelque chose – ils transmettent des valeurs, des visions du monde, des façons d’être. La question n’est pas de savoir s’ils enseignent, mais comment et quoi ils enseignent.

Vers une définition honnête

Alors, qu’est-ce que la littérature jeunesse ? Peut-être que la réponse la plus honnête est celle-ci : ce sont des livres créés par des adultes qui essaient d’imaginer ce dont les enfants ont besoin, veulent et peuvent comprendre. Ces livres reflètent inévitablement les valeurs, les espoirs et les préoccupations de la culture adulte qui les produit.

Cela ne rend pas la littérature jeunesse moins précieuse ou moins importante. Au contraire, cela nous rappelle la responsabilité énorme que nous portons en tant que créateurs de ces livres. Nous ne créons pas seulement des histoires – nous créons des miroirs dans lesquels les enfants se voient, des fenêtres à travers lesquelles ils découvrent le monde, et des outils avec lesquels ils construisent leur compréhension d’eux-mêmes et des autres.

Notre responsabilité chez Agafay Books

Chez Agafay Books, nous reconnaissons que chaque livre que nous créons incarne une certaine vision de l’enfant marocain et arabe. En développant des livres comme Madame Boowa et ses Émotions Colorées , nous cherchons à enseigner aux enfants leurs émotions d’une manière amusante et engageante à travers des activités interactives. Nous savons que notre vision de « l’enfant » dans nos livres est une construction – mais c’est une construction consciente, réfléchie, enracinée dans notre culture et nos valeurs. Nous ne prétendons pas savoir exactement ce dont chaque enfant a besoin, mais nous nous engageons à créer depuis l’intérieur de notre culture, avec respect, authenticité et humilité.

Car au final, la meilleure littérature jeunesse n’est pas celle qui prétend connaître parfaitement l’enfant, mais celle qui l’aborde avec respect, curiosité et un désir sincère de créer quelque chose de beau et de significatif – comme une grande sœur de confiance, calme, honnête et bienveillante.