Qui créons-nous vraiment quand nous écrivons pour les jeunes ?

Introduction : La question qui dérange

Quand nous nous asseyons pour écrire un livre destiné aux jeunes lecteurs, nous portons en nous une image de l’enfant pour qui nous écrivons. Mais qui est cet enfant ? Est-ce l’enfant réel, celui qui tiendra notre livre entre ses mains ? Ou est-ce plutôt une construction: un enfant idéal, imaginé, façonné par nos propres expériences, nos valeurs culturelles, et nos souvenirs d’enfance ?

Cette question n’est pas qu’un exercice philosophique. Elle touche au cœur même de notre mission chez Agafay Books : créer des livres qui résonnent authentiquement avec les jeunes lecteurs du Maroc et du monde arabe. Pour y parvenir, nous devons d’abord reconnaître une vérité inconfortable : l’enfant que nous imaginons quand nous écrivons n’est jamais totalement l’enfant réel.

L’enfance n’a pas toujours existé (telle que nous la connaissons)

L’historien français Philippe Ariès nous a appris quelque chose de fondamental : l’idée même de l’enfance — en tant que période distincte de la vie, avec ses besoins particuliers et sa nature propre — est une invention relativement récente dans l’histoire de l’humanité.

Au Moyen Âge européen, les enfants étaient considérés comme de petits adultes dès qu’ils savaient marcher et parler. L’anthropologue Margaret Mead a montré que différentes cultures à travers le monde ont des conceptions radicalement différentes de ce qu’est un enfant, de ce dont il a besoin, et de comment il doit être traité.

Ce que cela signifie pour nous, créateurs de livres pour enfants ? Que notre compréhension de l’enfance n’est pas universelle ou objective. Elle est profondément ancrée dans notre contexte culturel, notre moment historique, et nos valeurs sociales.

Qui est l’enfant dans notre livre ?

Chaque auteur pour la jeunesse travaille avec une image de l’enfant lecteur. Le problème ? Ces images varient énormément, même parmi les auteurs d’une même culture ou d’une même époque.

Certains auteurs imaginent un enfant qui a « une forte résistance naturelle à la fausse moralité » et peut « voir à travers un adulte qui a un message moral à imposer ». Pour eux, l’enfant est un détecteur de mensonges naturel, qu’il faut respecter en évitant toute leçon déguisée.

D’autres croient en la « responsabilité du métier » et estiment qu’il faut « transmettre une certaine éthique » à travers leurs livres. Pour eux, l’enfant a besoin de guidance morale, offerte avec douceur mais avec intention.

Certains pensent que « l’enfance et la maturité » forment un continuum sans frontières claires, et qu’il faut écrire sans condescendance. D’autres insistent sur le fait qu’écrire pour les enfants implique nécessairement une « relation asymétrique » — reconnaître que l’auteur adulte et le lecteur enfant ne sont pas égaux en expérience ou en compréhension.

Qui a raison ? Peut-être tous. Peut-être aucun. Car chacun crée un enfant différent dans son imagination.

Le piège de la voix de l’enfant

Nous entendons souvent des critiques affirmer qu’un bon livre pour enfants doit être écrit « à travers les yeux et la voix de l’enfant lui-même ». C’est un idéal séduisant : donner la parole à l’enfant, le laisser s’exprimer directement.

Mais réfléchissons un instant : qui écrit ces mots ? Un adulte. Qui choisit quels « yeux de l’enfant » montrer ? Un adulte. Qui décide quelle « voix de l’enfant » est authentique ? Un adulte.

Même quand nous demandons directement aux enfants ce qu’ils pensent de nos livres, nous interprétons leurs réponses à travers nos propres filtres. Un enfant qui dit qu’un livre est « pas mal » ou que « l’histoire est bien » ne nous donne pas vraiment accès à son expérience intérieure de la lecture. Nous restons, toujours, à l’extérieur, en train d’imaginer.

L’enfant construit vs l’enfant réel

La théoricienne britannique Jacqueline Rose nous offre une perspective provocante mais essentielle : l’enfant dans la littérature jeunesse est une construction inventée pour les besoins des auteurs et des critiques, et non une entité observable et objective.

Cela ne signifie pas que les enfants réels n’existent pas, bien sûr. Cela signifie que quand nous écrivons « pour les enfants », nous écrivons en réalité pour une idée de l’enfant — une idée qui répond à nos propres besoins émotionnels, culturels et psychologiques en tant qu’adultes.

Cette reconnaissance n’est pas un échec. C’est plutôt une invitation à l’humilité et à la conscience. Si nous acceptons que nous créons un enfant imaginaire, nous pouvons alors nous demander : quel enfant choisissons-nous de créer ? Et pourquoi ?

L’enfant dans le contexte culturel

Cette question devient encore plus cruciale quand nous considérons les dimensions culturelles de l’enfance.

L’idée moderne de l’enfant comme être innocent, qui doit être protégé du monde adulte et laissé libre de jouer et d’explorer, est un produit spécifique de la pensée libérale occidentale, enracinée dans la philosophie des Lumières et amplifiée par les mouvements éducatifs du XXe siècle.

Cette conception de l’enfance s’est exportée dans le monde entier, souvent à travers les structures coloniales. Un critique indonésien note que « l’histoire des livres pour enfants en Indonésie se trouve entièrement dans l’histoire de l’agence de publication gouvernementale établie en 1908 par le gouvernement des Indes orientales néerlandaises. »

Au Japon, c’est dans les années 1920, avec « la croissance des grandes villes, la naissance d’une classe moyenne, et les idées du libéralisme européen » que « un concept moderne de l’enfant » a pris forme.

En Afrique, les livres pour enfants ont été introduits par les puissances coloniales, créant « un mélange ambivalent de respect et de rejet » — une tension qui persiste aujourd’hui entre la préservation de la culture locale et l’adoption de formes littéraires importées.

Créer depuis l’intérieur de notre culture

Pour nous, au Maroc et dans le monde arabe, cette histoire soulève une question essentielle : comment créer une littérature jeunesse qui honore nos propres conceptions de l’enfance, nos propres valeurs familiales et communautaires, nos propres rythmes de croissance et de maturation ?

Notre livre « L’Aventure d’Ushen : La Quête de l’Eau » incarne cette intention. Nous ne cherchons pas à importer des modèles étrangers du conte pour enfants. Nous puisons dans notre patrimoine saharien — le fennec, ou « Ushen » de nos contes traditionnels — pour créer depuis l’intérieur, avec respect pour nos traditions, avec un langage qui résonne dans nos foyers et nos cœurs.

Cela signifie :

  • Ne pas moraliser, mais transmettre des valeurs ancestrales comme le courage, la loyauté et la générosité de manière organique
  • Ne pas « moderniser » de manière artificielle, mais revitaliser nos histoires anciennes dans un format contemporain qui stimule l’imagination
  • Ne pas traduire des concepts occidentaux, mais puiser dans nos propres symboles — le désert du Sahara, Ushen le fennec maître de son monde sablonneux, la quête de l’eau comme métaphore de la vie
  • Ne pas présumer savoir exactement qui est l’enfant, mais écrire avec honnêteté et humilité, en reconnaissant que nous construisons un pont entre sagesse ancestrale et nouvelles générations

L’enfant que nous choisissons

Si nous acceptons que nous ne pouvons jamais vraiment « connaître » l’enfant pour qui nous écrivons, nous nous libérons paradoxalement pour créer avec plus d’authenticité.

Au lieu de prétendre parler AU NOM des enfants ou POUR les enfants dans un sens absolu, nous pouvons reconnaître que nous créons une invitation: une main tendue. Nous imaginons un enfant qui pourrait bénéficier de cette histoire, qui pourrait y trouver du réconfort, de la compréhension, de la joie.

Nous choisissons de créer un enfant dans nos livres qui :

  • Mérite la vérité, offerte avec douceur
  • A la capacité de comprendre la complexité, quand elle est présentée avec clarté
  • Cherche à la fois à se reconnaître et à découvrir
  • Est enraciné dans sa culture tout en étant ouvert au monde
  • Mérite notre respect, notre tendresse, et notre honnêteté

Conclusion : Écrire avec conscience

L’enfant que nous imaginons quand nous écrivons n’est jamais totalement l’enfant réel qui lira notre livre. Mais cette reconnaissance ne doit pas nous paralyser. Au contraire, elle doit nous inspirer à écrire avec plus de conscience, plus d’humilité, et plus d’authenticité.

Chez Agafay Books, nous croyons que les meilleurs livres pour enfants naissent quand les auteurs :

  • Reconnaissent qu’ils construisent une image de l’enfant
  • Choisissent consciemment quelle image créer, et pourquoi
  • S’ancrent dans leur propre culture avec fierté et sincérité
  • Écrivent avec le cœur, tout en gardant l’esprit lucide

Notre mission est de créer des livres qui se sentent comme « une grande mère de confiance — calme, honnête et bienveillante ». Pas parce que nous savons exactement qui est chaque enfant lecteur, mais parce que nous choisissons consciemment de créer cette présence rassurante dans nos pages.

L’enfant que nous imaginons mérite notre meilleur travail. Et le premier pas vers ce meilleur travail est de reconnaître, avec humilité, que nous l’imaginons — et de choisir de l’imaginer avec amour, respect et authenticité culturelle.

À propos d’Agafay Books : Nous créons des livres qui accompagnent les jeunes lecteurs du Maroc et du monde arabe à travers les moments importants de leur vie, avec douceur, vérité et fierté culturelle.