Comment équilibrer plaisir et apprentissage dans un livre pour enfants ?

« Les livres pour enfants doivent-ils instruire ou enchanter ? La réponse pourrait bien transformer votre façon d’écrire. »

Le grand débat de la littérature jeunesse

Lorsque F. J. Harvey Darton a défini la littérature jeunesse en 1932, il a tracé une ligne claire : « Par « livres pour enfants », j’entends des œuvres imprimées produites ostensiblement pour donner aux enfants un plaisir spontané, et non principalement pour les instruire, ni uniquement pour les rendre bons, ni pour les garder sagement tranquilles. »

Cette distinction — entre le livre-leçon et le livre-plaisir — continue de hanter (et d’animer) les débats sur la littérature jeunesse aujourd’hui. Mais est-elle vraiment si simple ? Et surtout, est-elle pertinente pour nous, auteurs du monde arabe et du Maroc, qui créons pour nos propres enfants ?

L’héritage du livre didactique

Pendant des siècles, les livres destinés aux enfants avaient un objectif clair : former de bons citoyens, inculquer la morale, enseigner la religion, transmettre les bonnes manières. Les enfants n’étaient pas censés aimer ces livres — ils devaient simplement les absorber.

Cette tradition résonne particulièrement dans l’histoire de la littérature jeunesse dans le monde. Comme le souligne la chercheuse Birgit Dankert à propos de l’Afrique (une réalité qui s’applique aussi à de nombreux pays arabes) : « Les arguments en faveur des livres pour enfants ressemblent à ceux des premières années de la littérature jeunesse européenne : que les livres pour enfants doivent éduquer, qu’ils doivent préserver la culture populaire, qu’ils doivent aider à garantir la transition vers une culture de l’écrit, qu’ils doivent soutenir l’identité culturelle. »

Le livre didactique n’est donc pas simplement une relique du passé — c’est une approche qui persiste, souvent pour de bonnes raisons : nous voulons transmettre nos valeurs, notre culture, notre sagesse à la prochaine génération.

Mais qu’est-ce que la « littérature » alors ?

Pour les critiques de la littérature jeunesse, la « vraie » littérature pour enfants se distingue par sa capacité à toucher le jeune lecteur par elle-même — par sa beauté, son émotion, son histoire captivante. Comme l’écrit Margery Fisher : « Si un écrivain ne peut pas dire ce qu’il ressent vraiment, s’il ne peut pas être sérieux dans le développement d’un thème… cela finira par diluer la qualité [du livre] en tant que littérature. »

En d’autres termes : la littérature jeunesse de qualité parle au cœur et à l’imagination de l’enfant, pas seulement à son cerveau ou à son sens du devoir.

Mais voici le paradoxe fascinant : même les critiques qui rejettent le didactisme affirment que la bonne littérature jeunesse éduque. Elle enseigne l’empathie, élargit les horizons, transmet des valeurs morales et émotionnelles. Comme l’affirme Michele Landsberg : « Les bons livres peuvent tellement faire pour les enfants… Aucun autre passe-temps disponible aux enfants n’est aussi propice à l’empathie et à l’élargissement des sympathies humaines. »

Alors, quelle est la différence ?

La différence invisible : comment on enseigne, pas ce qu’on enseigne

Le véritable clivage n’est pas entre « enseigner » et « ne pas enseigner ». C’est entre :

Le didactisme : qui impose un message, qui explique la morale, qui traite l’enfant comme un réceptacle vide à remplir.

La littérature : qui invite à l’expérience, qui montre plutôt qu’elle n’explique, qui fait confiance à l’intelligence émotionnelle de l’enfant.

Prenons deux approches d’un même sujet — par exemple, la gentillesse envers les autres :

Approche didactique : « Yasmine apprit ce jour-là qu’il faut toujours être gentille avec les autres, même quand ils sont différents. C’est important d’être une bonne personne. »

Approche littéraire : « Yasmine regarda le nouveau garçon assis seul dans la cour. Son cœur se serra — elle se souvenait de son premier jour d’école, quand personne ne lui avait parlé. Elle prit une grande respiration et s’approcha. « Tu veux jouer ? » »

La deuxième version ne dit jamais « sois gentille ». Elle montre la gentillesse. Elle laisse l’enfant ressentir la solitude, comprendre l’empathie, vivre le courage. Le message est plus puissant précisément parce qu’il n’est pas explicité.

Le défi de l’auteur : écrire avec intention, sans prescription

Certains auteurs affirment ne jamais intégrer de messages moraux intentionnellement. Joan Aiken, par exemple, déclare : « Les enfants ont une forte résistance naturelle à la fausse moralité. Ils peuvent voir à travers l’adulte qui a une hache morale à moudre presque avant qu’il n’ouvre la bouche. »

D’autres, comme Rosemary Sutcliff, sont plus directs : « Je suis consciente de la responsabilité de mon travail ; et j’essaie de transmettre à l’enfant qui lit l’un de mes livres une certaine forme d’éthique. »

Les deux approches peuvent fonctionner. La clé est que le message naît organiquement de l’histoire et des personnages, plutôt que d’être plaqué sur eux.

Pour notre contexte : écrire depuis l’intérieur, sans sermonner

Quand nous créons pour les jeunes lecteurs marocains et arabes, nous portons un héritage culturel riche, des valeurs que nous chérissons, des leçons de vie que nous voulons partager. Le défi n’est pas de renoncer à transmettre — c’est de transmettre avec grâce.

Voici quelques principes :

1. Faire confiance à l’histoire

Votre récit porte vos valeurs naturellement. Si vous racontez l’histoire d’une jeune fille qui traverse la puberté avec le soutien de sa mère et de sa grand-mère, vous transmettez déjà des messages sur la famille, la transmission, le respect du corps. Pas besoin de le souligner.

2. Montrer, ne pas expliquer

Au lieu de dire « Les menstruations sont naturelles et normales », montrez une mère qui en parle calmement, une grand-mère qui partage ses propres souvenirs avec humour, une amie qui pose des questions avec curiosité. L’enfant comprendra.

3. Respecter l’intelligence émotionnelle de l’enfant

Les enfants comprennent les nuances, les émotions complexes, les questions sans réponses faciles. Ils n’ont pas besoin qu’on leur mâche tout. Comme l’écrit E. B. White : « Il faut écrire vers le haut, pas vers le bas… Les enfants aiment les mots qui leur donnent du fil à retordre. »

4. Écrire depuis l’intérieur de la culture

Ce n’est pas une « idéologie traduite » que nous voulons, mais une voix authentique qui parle depuis notre propre terrain culturel. Cela signifie : pas de sermons importés, pas de tabous brisés agressivement, mais une normalisation douce et honnête qui respecte à la fois la tradition et l’évolution.

5. Privilégier le ton à la leçon

Un ton doux, chaleureux, rassurant, parfois poétique — jamais moralisateur ni alarmiste — fait plus pour « éduquer » un enfant que mille maximes. L’enfant se souvient de comment il s’est senti en lisant, pas de ce qu’on lui a dit de penser.

Le paradoxe résolu

Voici la vérité libératrice : vous n’avez pas à choisir entre didactisme et littérature. Vous devez choisir entre mauvais didactisme (qui sermonne, qui impose, qui ennuie) et bonne littérature (qui enseigne par l’expérience, qui touche par l’émotion, qui respecte l’enfant).

Comme le dit Natalie Babbitt : « La littérature jeunesse traite de toutes les émotions humaines. » Il n’y a pas d’émotion exclusivement adulte. Les enfants ressentent la peur, la confusion, la joie, l’acceptation, la fierté. Quand vous écrivez une histoire qui honore ces émotions, qui les nomme à travers l’expérience des personnages, vous créez quelque chose de bien plus puissant qu’une leçon — vous créez de la littérature.

En pratique : nos livres d’activités chez Agafay Books

Nos livres d’activités incarnent parfaitement cet équilibre entre apprentissage et plaisir. Ils accomplissent simultanément plusieurs objectifs :

  • Éduquer : transmettre de nouvelles informations et connaissances à l’enfant
  • Développer des compétences : apprendre à dessiner, affiner la motricité fine
  • Divertir : à travers le coloriage, les puzzles, les jeux

L’enfant ne se rend pas compte qu’il « étudie » — il est absorbé par l’activité, concentré sur le coloriage d’une forme, la résolution d’un puzzle, le tracé d’un dessin. Pendant ce temps, l’information pénètre naturellement, portée par le plaisir de l’activité.

C’est exactement ce que nous recherchons : non pas un cahier d’exercices déguisé en livre de jeux, mais une véritable expérience ludique qui contient naturellement l’apprentissage.

La différence ? L’enfant referme le livre fier de ce qu’il a créé, tout en ayant absorbé ce qu’il a découvert.

Conclusion : l’art de la transmission invisible

Le meilleur enseignement est celui qui ne se voit pas. La meilleure littérature jeunesse est celle qui change l’enfant sans qu’il s’en rende compte — parce qu’il était trop occupé à s’émouvoir, à rire, à s’émerveiller, à vivre l’histoire.

Comme l’écrivait le philosophe de l’éducation Juan Luis Vives au XVIe siècle : « Il souffle dans [les poèmes] un certain esprit grand et élevé, de sorte que les lecteurs sont eux-mêmes emportés par celui-ci, et semblent s’élever au-dessus de leur propre intellect, et même au-dessus de leur propre nature. »

C’est cela que nous voulons pour nos jeunes lecteurs : non pas qu’ils apprennent des leçons, mais qu’ils s’élèvent. Non pas qu’ils soient instruits, mais qu’ils soient transformés.

Et cela, c’est de la littérature.

Cet article fait partie de notre série sur l’écriture pour la jeunesse. Suivez Agafay Books pour plus d’insights sur la création de livres qui touchent le cœur des enfants.