Lorsque nous choisissons un livre pour un enfant, nous nous posons souvent la question : ce personnage lui ressemble-t-il ? Pourra-t-il se reconnaître dans cette histoire ? Cette préoccupation repose sur une croyance profondément ancrée dans le monde de la littérature jeunesse : l’idée que les enfants lisent mieux, comprennent mieux, et grandissent mieux quand ils se voient reflétés dans les pages qu’ils tournent.
Mais cette notion d’« identification » est-elle aussi simple qu’elle n’y paraît ? Et surtout, est-elle suffisante pour comprendre comment et pourquoi les enfants lisent ?
Qu’est-ce que l’identification en littérature jeunesse ?
L’identification est souvent décrite comme le processus par lequel un jeune lecteur se reconnaît dans un personnage, établit des liens émotionnels avec lui, et, à travers cette connexion, vit l’histoire de manière plus intense et personnelle. La critique canadienne Donna Norton la décrit comme un « processus qui nécessite des liens émotionnels avec le modèle ; les enfants croient qu’ils ressemblent à ces modèles et leurs pensées, sentiments et caractéristiques deviennent similaires aux leurs ».
Cette vision suggère que le livre devient un miroir dans lequel l’enfant se découvre, se comprend, et se valide. Pour beaucoup d’auteurs et d’éditeurs, c’est devenu un critère essentiel : un bon livre pour enfants doit permettre au jeune lecteur de se retrouver dans ses pages.
Les miroirs et les fenêtres : deux besoins complémentaires
Pourtant, si nous creusons un peu plus profondément, nous découvrons que l’identification ne peut pas être le seul mécanisme à l’œuvre dans la lecture. Le critique britannique Robert Leeson soulève une question importante : bien que l’enfant ait besoin de se reconnaître dans ce qu’il lit, « il est également vrai que l’enfant de milieu populaire ne veut pas seulement lire sur lui-même » et aime « s’échapper dans un monde différent… pour s’évader et vivre des plaisirs et des frissons par procuration ».
Cette observation nous amène à une compréhension plus nuancée : les enfants ont besoin à la fois de miroirs (des livres qui reflètent leur propre expérience, leur culture, leur réalité) et de fenêtres (des livres qui leur ouvrent des mondes, des vies, des possibilités qu’ils ne connaissent pas encore).
Un enfant marocain peut se reconnaître profondément dans une histoire qui se déroule dans sa ville, qui parle de sa langue, de ses traditions familiales. Mais ce même enfant peut aussi être transporté par une histoire qui se passe dans un autre temps, un autre lieu, avec des personnages très différents de lui. Les deux expériences sont précieuses. Les deux contribuent à sa croissance.
La complexité de « se voir » dans un livre
Mais qu’est-ce que cela signifie vraiment de « se voir » dans un livre ? L’identification repose sur l’idée qu’il existe un « enfant dans le livre » que le jeune lecteur reconnaîtra comme authentique, comme « réel ». Pourtant, les personnages de fiction ne sont jamais de vrais enfants — ils sont des constructions créées par des adultes, filtrées à travers les perspectives, les valeurs et les intentions des auteurs.
Comme le souligne la théoricienne britannique Jacqueline Rose, « la littérature jeunesse repose sur l’idée qu’il existe un enfant qui est simplement là pour être interpellé et que lui parler pourrait être simple. C’est une idée dont la généralité innocente cache une multitude de péchés ».
En d’autres termes : l’enfant que nous imaginons quand nous écrivons n’est pas nécessairement l’enfant réel qui lira le livre. Et l’enfant dans le livre n’est pas non plus un reflet transparent de tous les enfants — il est façonné par ce que l’auteur pense, espère, ou croit être l’enfance.
Au-delà de la ressemblance superficielle
Cette complexité devient encore plus évidente quand nous considérons les questions de représentation culturelle et sociale. Les critiques américaines Judith Thompson et Gloria Woodard soulignent qu’« une limitation de nombreux livres est leur emphase sur l’identification avec, et la pertinence uniquement pour, les enfants de la classe moyenne. Pour trop d’enfants noirs, ils dépeignent un environnement éloigné de leur expérience immédiate ».
L’identification ne peut donc pas se réduire à des ressemblances superficielles — avoir un personnage qui partage la couleur de peau, la langue ou la nationalité d’un enfant. L’identification véritable nécessite une authenticité culturelle profonde : une connaissance intime des codes sociaux, des valeurs familiales, des tensions et des joies qui caractérisent une communauté spécifique.
Pour un livre destiné aux jeunes filles marocaines sur la puberté et les menstruations, par exemple, l’identification ne viendra pas simplement du fait que le personnage soit marocain. Elle viendra de la manière dont l’histoire aborde le sujet — avec quelle sensibilité culturelle, avec quelle conscience des tabous et des silences, avec quelle chaleur et quelle honnêteté. Elle viendra de la reconnaissance que ce livre a été écrit depuis l’intérieur de la culture, et non comme une leçon importée de l’extérieur.
Ce que l’identification ne peut pas expliquer
Malgré son importance, l’identification comme concept ne peut pas expliquer toute l’expérience de lecture. Elle ne peut pas rendre compte de :
- L’apprentissage du nouveau : Comment les enfants découvrent-ils des réalités, des émotions, des situations qu’ils n’ont jamais vécues ?
- L’imagination et l’évasion : Pourquoi les enfants adorent-ils les histoires fantastiques, les mondes magiques, les personnages qui ne leur ressemblent en rien ?
- L’empathie et la compréhension de l’autre : Comment les livres permettent-ils aux enfants de développer ce que D. W. Harding appelle « une intuition imaginative de ce qu’une autre personne peut ressentir, et la contemplation d’expériences humaines possibles que nous ne vivons pas nous-mêmes à ce moment-là » ?
L’équilibre délicat : familiarité et découverte
Alors, que devons-nous retenir pour notre travail d’auteurs, d’éditeurs, et de passeurs de livres ?
L’identification reste importante — cruciale, même — mais elle doit être comprise comme l’un des nombreux processus qui se déroulent pendant la lecture, et non comme le seul. Les enfants ont besoin de livres qui leur disent : « Tu existes. Ton monde compte. Ton expérience est valide ». Mais ils ont aussi besoin de livres qui leur disent : « Il existe d’autres mondes. D’autres façons de vivre. D’autres possibilités pour toi ».
Pour nous, chez Agafay Books, cela signifie créer des livres qui :
- Sont ancrés dans l’authenticité culturelle : Nos histoires doivent respirer la vérité de l’expérience marocaine, Amazigh et arabe, écrites depuis l’intérieur, avec respect et connaissance intime.
- Offrent à la fois des miroirs et des fenêtres : Nous voulons que les jeunes lectrices se reconnaissent dans nos personnages, mais aussi qu’elles découvrent de nouvelles façons de penser, de ressentir, de grandir.
- Respectent la complexité des jeunes lecteurs : L’identification ne signifie pas la simplification. Les enfants peuvent s’identifier à des personnages complexes, à des émotions nuancées, à des situations difficiles — tant que nous les abordons avec honnêteté et douceur.
- Laissent de l’espace pour l’imagination : Le meilleur livre n’est pas celui qui dit à l’enfant exactement ce qu’il doit penser ou ressentir, mais celui qui l’invite à explorer, à questionner, à rêver.
Conclusion : au-delà du miroir
Oui, les enfants ont besoin de se voir dans les livres. Mais ils ont aussi besoin de voir au-delà d’eux-mêmes. Ils ont besoin de livres qui les accueillent tels qu’ils sont, tout en leur montrant qui ils pourraient devenir. Ils ont besoin d’histoires qui leur ressemblent et d’histoires qui les surprennent.
Notre rôle, en tant que créateurs de littérature jeunesse, n’est pas simplement de refléter l’enfant — c’est d’accompagner l’enfant dans son voyage de découverte, à la fois de lui-même et du monde qui l’entoure. Comme une grande sœur bienveillante, nos livres doivent être à la fois familiers et révélateurs, rassurants et stimulants.
Car au final, ce dont les enfants ont le plus besoin, ce n’est pas seulement de se voir dans un livre — c’est de se sentir compris, respectés, et invités à grandir.
Chez Agafay Books, nous créons des livres qui célèbrent l’identité culturelle tout en ouvrant des horizons. Découvrez nos projets en cours et rejoignez-nous dans cette mission.