Écrire depuis l’intérieur : Pourquoi la sensibilité culturelle n’est pas négociable?

Lorsque nous ouvrons un livre pour enfants, nous ouvrons bien plus qu’une histoire. Nous ouvrons une fenêtre sur un monde de valeurs, de croyances et de visions de l’enfance elle-même. Mais d’où vient cette fenêtre ? Qui l’a construite ? Et surtout : reflète-t-elle vraiment le monde dans lequel vit l’enfant qui la regarde ?

L’héritage colonial de la littérature jeunesse

L’histoire de la littérature jeunesse dans de nombreuses régions du monde est indissociable de l’histoire coloniale. Comme le souligne la critique Sunindyo à propos de l’Indonésie : « L’histoire des livres pour enfants en Indonésie à cette époque se trouve entièrement dans l’histoire de Balai Pustaka, une agence de publication gouvernementale établie en 1908 par le gouvernement des Indes néerlandaises. »

Ce n’est pas un cas isolé. Au Japon, la littérature jeunesse moderne s’est développée dans les années 1920 avec « les idées du libéralisme européen, le mode de vie urbain, l’éducation de masse gratuite et un concept moderne de l’enfant », selon le critique Tadashi Matsui. En Afrique, comme le note Birgit Dankert, « les anciennes puissances coloniales ont également introduit les livres pour enfants en Afrique », créant « le même mélange ambivalent de respect et de rejet qui caractérise les réactions africaines à tant d’autres emprunts aux anciennes puissances coloniales. »

Cette histoire n’est pas simplement du passé. Elle continue de façonner la manière dont nous pensons aux livres pour enfants aujourd’hui.

Le piège de l’idéologie importée

Voici le problème fondamental : la littérature jeunesse n’est jamais un simple contenant neutre dans lequel on peut verser n’importe quelle histoire. Elle porte en elle des idéaux spécifiques sur ce qu’est l’enfance, sur ce qu’est la liberté, sur la manière dont les enfants devraient apprendre et grandir. Ces idéaux sont profondément enracinés dans les traditions de l’humanisme libéral occidental, héritées de la culture grecque classique.

Considérez cette citation du philosophe de l’éducation du XVIe siècle, Juan Luis Vives : « Les poèmes contiennent des sujets d’une efficacité extraordinaire, et ils représentent les passions humaines d’une manière merveilleuse et vivante… Il y souffle un certain esprit grand et élevé de sorte que les lecteurs sont eux-mêmes emportés par lui, et semblent s’élever au-dessus de leur propre intellect, et même au-dessus de leur propre nature. »

Cette vision de la littérature comme outil de transformation morale et émotionnelle domine encore aujourd’hui la critique de la littérature jeunesse. Mais est-ce la seule façon de concevoir ce que la lecture fait pour les enfants ? Est-ce la vision qui résonne dans toutes les cultures ?

Qu’est-ce que cela signifie d’écrire « depuis l’intérieur » ?

Écrire depuis l’intérieur d’une culture ne signifie pas simplement ajouter des vêtements traditionnels ou des noms locaux à une histoire universelle. Cela signifie quelque chose de beaucoup plus profond.

Cela signifie :

1. Reconnaître que l’enfance elle-même est culturellement construite

Ce que signifie être un enfant au Maroc n’est pas la même chose que ce que signifie être un enfant en Suède ou au Japon. Les attentes, les rôles, les libertés, les responsabilités — tout cela varie. L’historien Philippe Ariès nous rappelle que « l’idée de l’enfance ne doit pas être confondue avec l’affection pour les enfants : elle correspond à une conscience de la nature particulière de l’enfance, cette nature particulière qui distingue l’enfant de l’adulte. » Et cette conscience change selon le temps et le lieu.

2. Écrire avec les valeurs de la communauté, non contre elles

Un livre qui se positionne comme « brisant les tabous de manière agressive » peut sembler progressiste, mais il risque aussi de s’adresser davantage aux adultes occidentaux qu’aux enfants qu’il prétend servir. Comme nous le précisons dans nos projets, le livre doit être « écrit de l’intérieur de la culture, sans idéologie importée ni ton moralisateur, avec une approche douce, chaleureuse et rassurante qui normalise l’expérience sans rupture agressive des tabous. »

3. Respecter la langue et la poésie locales

La langue n’est pas qu’un outil de communication. Elle porte en elle une vision du monde, des métaphores, des rythmes qui résonnent différemment selon les cultures. Écrire en arabe standard moderne accessible, par exemple, signifie puiser dans les richesses de cette langue tout en la rendant accueillante pour les jeunes lecteurs.

4. Comprendre le contexte social et familial

Les livres ne sont pas lus dans le vide. Ils sont lus dans des maisons, partagés avec des mères, des grands-mères, des enseignants. Un livre qui crée un fossé entre l’enfant et sa communauté n’est pas un livre qui sert véritablement l’enfant.

Le danger de « l’enfant universel »

L’un des mythes les plus persistants de la littérature jeunesse est qu’il existe un « enfant universel » — un enfant dont les besoins, les désirs et les réponses émotionnelles sont les mêmes partout dans le monde. Cette croyance permet aux éditeurs de traduire des livres d’une culture à une autre en supposant qu’ils « fonctionneront » de la même manière.

Mais la chercheuse Jacqueline Rose nous met en garde : « La littérature pour enfants repose sur l’idée qu’il existe un enfant qui est simplement là pour être adressé et que lui parler pourrait être simple. C’est une idée dont la généralité innocente couvre une multitude de péchés. »

Chaque fois que nous écrivons « pour les enfants », nous construisons une image de qui est cet enfant. Et cette image est influencée par notre propre culture, notre propre histoire, nos propres valeurs. L’enfant que nous imaginons n’est jamais aussi universel que nous le pensons.

Authenticité vs appropriation

Il y a une différence cruciale entre s’inspirer d’autres cultures et imposer une vision culturelle à une autre.

L’authenticité vient :

  • De la connaissance vécue
  • Du respect des nuances
  • De la consultation avec la communauté
  • D’une volonté d’écouter avant de parler

L’appropriation se manifeste par :

  • Des stéréotypes simplifiés
  • Une vision de « sauveteur » extérieur
  • L’utilisation de la culture comme simple décor exotique
  • L’imposition de valeurs externes comme « universelles »

Ce que cela signifie pour les auteurs marocains et arabes

Pour les auteurs écrivant pour les enfants marocains et du monde arabe, cela signifie plusieurs choses :

Vous avez une responsabilité unique. Vous n’écrivez pas simplement une histoire — vous participez à la définition de ce que signifie l’enfance dans votre contexte. Vous créez des modèles, des miroirs, des possibilités.

Vous avez une connaissance irremplaçable. Personne d’autre ne peut écrire avec la même compréhension intime des rythmes de la vie quotidienne, des métaphores qui résonnent, des préoccupations qui comptent vraiment pour les familles que vous servez.

Vous avez la liberté de définir vos propres termes. Vous n’avez pas besoin d’accepter les définitions importées de ce qu’est un « bon » livre pour enfants. Vous pouvez créer vos propres critères, enracinés dans votre propre sagesse culturelle.

L’équilibre délicat

Tout cela ne signifie pas que nous devons rejeter toute influence extérieure ou nous isoler. La littérature jeunesse marocaine et arabe peut — et devrait — être en dialogue avec les traditions littéraires du monde entier. Mais ce dialogue doit se faire d’égal à égal, pas comme une importation passive.

Comme le note Dankert à propos de la littérature jeunesse africaine, les arguments en faveur des livres pour enfants « ressemblent à ceux des premières années de la littérature jeunesse européenne : les livres pour enfants devraient éduquer, préserver la culture populaire, aider à garantir la transition de l’Afrique vers une culture de l’écrit, soutenir l’identité culturelle africaine. »

Ces objectifs sont valables. Mais ils doivent être poursuivis selon nos propres termes, avec nos propres voix, depuis l’intérieur de nos propres expériences.

Un engagement pour l’avenir

Chez Agafay Books, nous nous engageons à publier des livres qui :

  • Sont créés depuis l’intérieur de la culture marocaine et arabe
  • Respectent l’intelligence et la complexité des jeunes lecteurs
  • Honorent les traditions tout en permettant la croissance
  • Parlent avec authenticité, chaleur et honnêteté
  • Servent véritablement les enfants et les familles à qui ils s’adressent

La sensibilité culturelle n’est pas un ajout facultatif à notre travail. C’est le fondement même de ce que nous faisons. Parce qu’au final, les meilleures histoires pour les enfants ne sont pas celles qui prétendent parler à tous les enfants partout dans le monde. Ce sont celles qui parlent profondément, honnêtement et avec amour aux enfants d’ici, maintenant, dans toute leur particularité et leur humanité.


À propos de cette série : Cet article fait partie d’une série explorant les fondements théoriques et pratiques de la littérature jeunesse. Nous examinons ce que signifie vraiment écrire pour les enfants, et comment nous pouvons le faire avec intégrité, respect et excellence littéraire.

Agafay Books est une maison d’édition dédiée à la création de littérature jeunesse authentique pour le Maroc et le monde arabe, enracinée dans nos cultures tout en célébrant l’universalité de l’expérience humaine.