Le marché du livre marocain face à l’invasion des invendus étrangers

Entrez dans une grande librairie marocaine aujourd’hui et observez attentivement ce qui se trouve sur les étagères jeunesse. Vous y trouverez, en grande majorité, des livres étrangers. Des couvertures colorées, des titres traduits ou directement importés, des personnages aux noms européens, des histoires qui se déroulent dans des villages de montagne enneigés ou des appartements parisiens. À première vue, cela pourrait sembler être une richesse — un accès généreux à la littérature internationale. Mais regardez de plus près, et une réalité plus inconfortable apparaît.

Une grande partie de ces livres ne sont pas les meilleurs titres que leurs pays d’origine aient à offrir. Ce sont souvent des ouvrages qui n’ont pas particulièrement bien fonctionné sur leur propre marché, des fonds de catalogue, des séries qui ont fait leur temps, des titres que les éditeurs étrangers cherchent simplement à écouler ailleurs une fois que leur cycle de vie naturel touche à sa fin. Le Maroc devient une destination naturelle pour ces surplus — un marché secondaire où l’on peut continuer à vendre ce qui ne se vend plus vraiment chez soi.

Un héritage qui pèse encore

Il est difficile de parler de ce phénomène sans évoquer son origine historique. La présence si massive du livre français sur les étagères marocaines n’est pas un hasard du marché. Elle est le prolongement direct d’une relation ancienne, héritée de la période coloniale, où la langue, l’école et le livre français se sont imposés comme les références par défaut. Des décennies plus tard, cette habitude continue de structurer le paysage éditorial, presque par inertie. On continue d’importer parce qu’on a toujours importé. On continue de considérer le livre français comme une évidence, sans toujours se demander s’il est réellement le meilleur choix pour un enfant marocain d’aujourd’hui.

Une asymétrie qui devrait nous interpeller

Voici ce qui rend cette situation particulièrement frappante : cette logique ne fonctionne presque jamais dans l’autre sens.

Entrez dans une librairie en France ou en Angleterre, et observez les rayons jeunesse. Vous y trouverez une littérature presque exclusivement nationale — des auteurs français pour les enfants français, des auteurs britanniques pour les enfants britanniques. Les livres étrangers y sont présents, certes, mais de façon marginale, soigneusement sélectionnée, souvent primée ou reconnue avant même d’être traduite. On n’y trouve jamais d’étagères saturées de surplus marocains, libanais ou sénégalais invendus dans leur pays d’origine. Le marché français protège son propre récit. Il choisit avec soin ce qu’il importe, et il continue, en très grande majorité, à nourrir ses enfants avec ses propres histoires, ses propres auteurs, ses propres références culturelles.

Cette asymétrie révèle quelque chose d’important : ce n’est pas une loi naturelle du commerce du livre que les marchés s’échangent équitablement leurs productions. C’est un choix. Un choix que la France fait pour elle-même, en protégeant et en valorisant sa propre littérature jeunesse. Et c’est un choix que le Maroc n’a, jusqu’à présent, pas suffisamment fait pour lui-même.

Un parent face à un dilemme impossible

Imaginez un parent marocain qui entre dans une librairie avec une intention sincère et belle : nourrir l’amour de la lecture chez son enfant. Il cherche, il regarde, il feuillette. Et il se retrouve devant un choix terriblement réduit. D’un côté, une offre massive de littérature étrangère — abondante en quantité, mais souvent médiocre en qualité, et culturellement déconnectée de la vie de son enfant. De l’autre côté, une production marocaine encore fragile, encore jeune, qui n’a pas eu le temps ni les moyens de se développer pleinement, et qui ne suffit pas à répondre à l’appétit de lecture des familles.

Ce parent veut que son enfant lise. Il croit profondément à la valeur du livre. Mais il se retrouve, presque malgré lui, à remplir la bibliothèque familiale d’histoires qui ne parlent ni de son pays, ni de sa culture, ni de la vie que vit réellement son enfant. Ce n’est pas un choix qu’il fait de gaîté de cœur. C’est un choix par défaut, imposé par l’absence d’alternative suffisante.

Un double appauvrissement

Cette situation crée un double appauvrissement, presque invisible parce qu’il se produit lentement, livre après livre, année après année.

Le premier appauvrissement est qualitatif. Les enfants marocains, faute de mieux, grandissent souvent avec des livres qui ne sont pas les meilleurs que la littérature jeunesse mondiale ait à offrir. Ce sont des livres de second rang, choisis non pas pour leur excellence littéraire ou artistique, mais parce qu’ils sont disponibles, peu coûteux à importer, et faciles à écouler en volume.

Le second appauvrissement est identitaire. Un enfant qui grandit en lisant presque exclusivement des histoires se déroulant ailleurs, peuplées de personnages qui ne lui ressemblent pas, qui ne reconnaît jamais dans un livre la lumière de son ciel, la texture de sa langue, la chaleur de sa famille — cet enfant grandit avec une bibliothèque intérieure qui ne lui appartient pas vraiment. Il devient un lecteur, certes, mais un lecteur en exil permanent de son propre monde.

Pourquoi cela arrive

Ce phénomène n’est pas le fruit d’un complot, ni d’une mauvaise intention particulière. C’est simplement la conséquence d’une logique économique combinée à un héritage historique. Pour un éditeur étranger, le marché marocain représente une opportunité d’écouler des stocks à moindre coût, dans une langue déjà largement maîtrisée localement, sans avoir à investir dans la création de contenu nouveau. C’est rapide, c’est rentable, et cela ne nécessite aucun risque créatif.

Pour les distributeurs et certains points de vente marocains, ces livres représentent également une solution simple : des catalogues déjà prêts, des volumes disponibles, une logistique éprouvée. Construire une offre locale, en revanche, demande du temps, des investissements, de la patience et une vraie prise de risque éditorial. Il est, économiquement, beaucoup plus simple d’importer que de créer.

Ce que cela signifie pour l’avenir

Si cette tendance continue sans contrepoids, les conséquences sur le long terme sont sérieuses. Une génération entière d’enfants marocains pourrait grandir en associant la lecture à des mondes qui ne sont jamais les leurs, en intériorisant l’idée que les histoires importantes se passent toujours ailleurs, écrites par d’autres, pour d’autres enfants. Ce n’est pas un simple problème commercial. C’est un enjeu culturel profond, qui touche à la façon dont une génération entière apprendra à se voir, à se raconter, à exister dans sa propre littérature.

Le rôle qu’une maison comme Agafay Books peut jouer

C’est précisément cette situation que nous voulons changer. Non pas en rejetant la littérature étrangère — elle a sa place, et la diversité des origines enrichit toujours un enfant, à condition d’être choisie avec discernement plutôt que reçue par défaut. Mais en construisant, à côté d’elle, une véritable offre marocaine de qualité. Des livres pensés, écrits, illustrés avec le même niveau d’exigence que les meilleures productions internationales, mais ancrés dans la réalité, la langue, l’imaginaire et la beauté du Maroc.

Le parent marocain ne devrait jamais avoir à choisir entre la qualité et l’identité. Il devrait pouvoir trouver les deux, réunies dans un même livre, sur le même rayon, à portée de main de son enfant. Et tout comme la France protège et célèbre sa propre littérature jeunesse, le Maroc a parfaitement le droit — et le devoir — de faire de même pour la sienne.

C’est ce vide que nous avons l’intention de combler, un livre à la fois.

0
    0
    Your Cart
    Empty CartYour cart is emptyReturn to Shop